Parlez-vous le ludique ?

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Présentation de l'atelier

Organisation

  • Atelier de construction collective

  • 3 x 3 h

  • Animateurs : Jean Pierre Sautot du CERJ, Vincent Massart

  • Secrétariat : Nicole Berthelot de la ludothèque à Oullins

  • 15 participant.e.s à l'atelier provenant d'associations, de ludothèques, et d'un centre de documentation pédagogique

La problématique de l’atelier

Le grand public, les professionnels avec lesquels nous travaillons, les partenaires institutionnels cantonnent trop souvent le jeu à une place qui n'est pas celle que nous défendons, une activité reconnue qu'à demi-mot, souvent au travers d'alliances mitoyennes (jeu et éducation, jeu et action sociale, jeu et objet culturel...). La légitimité du jeu pour lui-même reste encore à conquérir. L'objet de cet atelier sera, notamment à travers un travail sur le langage (analyse de discours, décryptage de langue de bois et philologie) et la conception d'outils d'évaluations de ce qui se passe dans le jeu, d'élaborer une liste d'arguments — que chacun pourra se réapproprier — pour construire la reconnaissance du jeu.

  • mots clés : un tas ! Voir le premier jour...

Production de l'atelier

L'atelier s'ouvre par une présentation croisée : chacun cherche les personnes avec qui il a des points communs pour former un groupe homogène. La consigne est redoutable parce qu'elle oblige à trier dans ce qu'on est et à chercher des points de convergence. Au final chacun trouve sa place dans un groupe sauf une personne qui de fait présente quelques spécificités.

Premier jour : Dites-le avec des mots !

Le but est de faire émerger un lexique commun porteur de valeurs. Le but est aussi d'identifier quels champs font consensus contre eux.

La consigne vise à faire émerger un ensemble de mots qui caractériserait l'investissement des participants dans le champ de l'animation « jeu ». Il s'agit de dire les mots qu'on préfère et ceux qu'on rejette pour caractériser l'activité. Ainsi chaque mot choisi par l'un comme positif peut fort bien se retrouver en négatif chez un autre.

La suite de l'activité consiste à organiser les mots mis en commun et à trouver un consensus pour organiser l'ensemble.

Au centre du système on trouve : jeu, ludique, émotions, invitation, animer.

Les autres mots sont répartis sur des axes :

  • politique

  • affect

  • respiration

  • interaction

  • collectif

  • développement

  • culture

Chaque axe est structuré du centre vers l'extérieur (comme une cible). Au centre du système se retrouvent les valeurs partagées dans le groupe (le socle commun), à l'extérieur les valeurs les moins consensuelles, ou parfois, et notamment sur l'axe politique, les valeurs unanimement rejetées.

 

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Le centre du système

L'axe culturel

Assez peu développé, l'axe culturel place au centre le jeu comme objet culturel puis fait référence à l'éducation populaire. La transmission (au sens de l’instruction transmise) et la notion de repères culturels sont à la marge.

L'axe du développement

Au centre du système se trouve la notion de développement au sens de l'épanouissement des personnes, du développement de compétences. Les notions de recherche et d'expérimentation sont encore consensuelles. À la marge apparaissent les notions de découverte et de valorisation de soi et de santé.

L'axe de la respiration

Cet axe place au centre les notions de distance, d'évasion. On est sur l'axe des loisirs, notion qui arrive au milieu de l'axe. S'y inscrivent les notions de pause de détente... Aux marges sont positionnées la fête, la futilité puis la puérilité du jeu.

L'axe du collectif

Il met en évidence un cadre de coopération, d'équipe. Il rejette aux marges la notion d'adaptation perpétuelle.

L'axe de l'affect

Il valorise énormément la notion de plaisir juste derrière l'idée que le jeu procure des émotions nombreuses. Viennent ensuite les notions de bien être et d'expérience créative. Le rire, la rigolade sont rejetés aux marges du système. Est en position d'exclusion la notion de conflit.

L'axe de l'interaction

Cet axe est très fortement concentré. Il y a un consensus sur la notion de rencontres. La notion de partage est présente, la notion de négociation aussi, mais est moins consensuelle.

L'axe Politique

L'axe politique est situé symétriquement à l'axe de l'interaction. Du centre vers l'extérieur s'affichent : sincérité, coopération, envies, projet. Tout un programme ! Vient ensuite la notion de « représentations du jeu » qui fait écho au rejet à l'extérieur de l'axe « respiration » des notions de puérilité et de futilité. Apparaissent encore dans un relatif consensus positif les notions de financement et de partenariat. À ce point l'axe bascule dans l'hostilité affichée aux valeurs portées par les notions.

Le mot de bascule est « tricher ». On retrouve alors tous les mots fréquents dans les appels à projets contemporains et qui visiblement exaspèrent le groupe de manière très homogène.

 

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Ces mots semblent constituer la langue de bois rejetée pour cause d'hypocrisie :

 

Plus agaçants

 

 

 

Moins agaçants

  • quartier

  • lien social

  • vivre ensemble

  • rupture de l'isolement

  • mixité sociale

  • intergénérationnel

  • intégration des nouveaux habitants

  • inclusion des personnes handicapées

  • collectif

  • économie sociale et solidaire

  • territoire

  • projet de territoire

  • attractivité du territoire

  • démocratie participative

  • formation

  • pédagogique

  • mission éducative

  • éducatif

  • disciplines

  • évaluation

  • compétences

  • développe-ment des compétences transversales

  • apprentissage du vivre ensemble

  • parentalité

  • soutien à la fonction parentale

  • projet

  • animation

  • activités

  • acteur

Qu'on ne se méprenne pas sur l'idéologie des participants à l'atelier. Ce qui est rejeté dans ces colonnes ne sont pas les notions en elles-mêmes, mais le fait qu'elles sont utilisées sans mesure dans les discours politiques et notamment dans les discours des politiques de la ville. Ce rejet est d'ailleurs en partie contradictoire avec des valeurs consensuelles placées au cœur du système. Il y a donc bien un problème de discours. Les politiques ne semblent pas parler le ludique comme on voudrait qu'ils le parlent !!!

Deuxième jour : Dites-le avec des textes !

Deux ateliers :

Atelier 1 : « analyse des discours institutionnels et comment s’en démarquer ? »

Atelier 2 : « se présenter à l’extérieur »

Rapport de l'atelier 1

L'atelier travaille sur des appels d'offres et des textes divers (Projet de la ludothèque de Cholet notamment). Le but de cet atelier de lecture est de comprendre comment fonctionnent les appels d'offres et d'essayer d'imaginer un appel d'offres idéal et/ou une méthode pour répondre aux appels d'offres. Ce but ne sera pas atteint, mais…

Le texte du projet de Cholet a été analysé en détail (voir en annexe 2). Cette analyse vise à montrer comment jeu et culture sont liés dans ce document qui peut servir d'exemple à une tentative de reconnaissance du jeu dans le champ culturel. L'analyse des champs lexicaux du texte montre que si l'on veut lier jeu et culture, il convient d'avoir des références dans les deux domaines, et qu’au-delà du slogan « le jeu c’est de la culture », il y a un réel travail d'argumentation et de mise en relation.

Concernant les appels d'offres, le constat est fait que ces appels sont de deux natures au moins :

  • Des appels auxquels personne ou presque ne peut répondre. L'appel est tellement spécifié, les compétences recherchées sont tellement complètes que peu de structures semblent en capacité de répondre. Il nait alors un soupçon, l'appel est fait pour une structure ciblée et est construit sur les compétences de ladite structure. La solution serait alors que chacun écrive son appel d'offres et y réponde. Cela s'appelle une demande de subvention. Ce n'est plus guère dans l'air du temps. L'exemple analysé vient d'une fondation du BTP ; les objectifs étaient louables pourtant.

  • Des appels totalement déshumanisés. Le niveau de généralité et d'abstraction de ce type d'appel fait qu'on n'y parle pas d'individus, mais de populations, on n'y parle pas d'animateurs, mais de « structures associatives de proximité relevant des champs culturel et/ou social » 1. L'analyse montre que les individus ou les structures à qui sont adressés ces appels sont niés dans leur existence réelle et sont des quasi-abstractions : les projets éligibles sont constitués d'actions favorisant l'accès à..., la formation des acteurs est un champ… D'un point de vue linguistique, on voit que les descriptions contenues dans ces appels se doivent d'être à la fois précises et générales. Belle contradiction qui fait la part belle à la subjectivité. Cela tient au fait que les structures seront sélectionnées dans un processus plus ou moins transparent. Être trop précis désignerait de fait les vainqueurs de l'appel à projets. Ne pas l'être assez exposerait à une foultitude de réponses. De fait, les actions visées restent floues, charge à la structure qui répond d'incarner le projet. On se trouve alors dans une contradiction : dire qu'on est comme la généralité décrite dans l'appel. Répondre se réduit alors à un conformisme qui nie les spécificités.

Une des réponses à ce problème d'incarnation/désincarnation émerge de l'atelier n° 2 : se dire tel qu'on a envie de se montrer...

Rapport de L’atelier 2 : « Se présenter à l’extérieur »

L'atelier est un atelier d'écriture dont le thème est : Qu’est ce que je veux réellement dire de ma structure ?

Méthode de l'atelier d’écriture :

  • Retenir trois termes porteurs de notre intervention professionnelle. (Pour l’atelier, pris dans le travail des axes)

  • Faire une phrase pour faire le lien entre ces trois mots.

  • Rajouter deux mots aux trois déjà retenus.

  • Donner un ordre aux cinq mots.

  • Justifier la position d’un mot.

  • Trouver un titre à la liste faite.

  • Chercher des qualificatifs »sensibles » pour donner de la chair à l’argumentaire.

  • En partant du mot « IMAGINEZ », créer un texte avec du sensible. Celui-ci pourrait être le préambule d’un dossier !

Les productions de cet atelier sont en annexe 1. Les participants ont été surpris de leur capacité à exprimer ce qu'ils avaient à dire et à le faire de telle manière.

Troisième jour : Essai de translittération !

La troisième séance est consacrée à une tentative de synthèse. Si l'on veut mieux se comprendre, il convient sans se dévoyer de tenter de parler la langue de l'autre. Petits exercices de style, qui consistent en partant d'un texte « langue de bois » à le transformer en « parlé ludique » et inversement. En résumé, il ne s'agit pas de parler la langue de bois de l'autre ni de lui imposer la nôtre, mais de tenter de trouver les points de convergence. Dans ce sens le travail sur les mots du premier jour fixe assez bien les limites.

 

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Appel d'offres de l'ANPEJ : L'ANPEJ vise à valoriser les pratiques innovantes. Les projets retenus optimiseront l'impact social de leurs propositions au travers d'une offre diversifiée d'excellence mettant en synergie divers acteurs sociaux.

 

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Bibliographie

Sites

http://www.scoplepave.org

Autres ressources

Dictionnaire collectif de la langue de bois (Scop Le Pave)

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Annexes

Annexe 1

Imaginez… (Francine)

Imaginez… l’arche, son entrée vitrée, l’accueil, un long couloir et au bout : une porte. Poussez cette porte.

Imaginez… une pièce vitrée, lumineuse, un sol vert, une grande borne d’accueil, des étagères qui débordent de jeux, des petits coins de jeux, des tables et au fond un coin calme avec un tapis jaune et un toboggan.

Imaginez… des enfants qui préparent le repas pour leurs poupées, d’autres qui construisent une tour et un chemin en Kapla.

Imaginez… la maison des copains de la forêt qui s’anime, les voitures qui rentrent au garage, une balançoire en mouvement avec le rire des enfants qui sont dessus.

Imaginez… les tables couvertes de plateaux de jeux et dés qui roulent à côté.

Imaginez… des enfants, des adultes, des familles, des assistantes maternelles en interaction et qui discutent.
Imaginez… des jeux qui brillent dans un coin calme ou dans un joyeux brouhaha.

Imaginez la ou les ludothécaires, les bénévoles, qui renseignent, qui expliquent, qui aident les personnes présentes.

Imaginez un lieu ou vous pouvez oublier votre quotidien, vos soucis, vous évader, rencontrer d’autres personnes, discuter et avoir du plaisir autour du jeu.

Imaginez… non, vous ne rêvez pas : vous êtes à la ludothèque de « l’Arche », maison des initiatives et du développement social à Seyssinet-Pariset.

Imaginez… (Laure, association « Tu joues ? »)

Imaginons… qu’on se laisse le temps de rire,

Imaginons… qu’avec des cailloux et des bouts de tissus colorés, on fabrique un Yoté ou une cape d’invisibilité.

Imaginons… que là, on puisse gravir à 4 pattes la plus haute des montagnes et ici se concentrer sur la stratégie guerrière d’Hanna, notre chevalière préférée face au dragon noir.

Imaginons… qu’on trouve des regards complices

Imaginons qu’on ose essayer les paillettes derrière un paravent…

Imaginons… qu’on découvre ensemble des trucs, des bidules, et des jeux de billes

Imaginons… qu’on aime ça.

Alors on continue ?

Imaginez… (Pascale)

Imaginez… une sphère, la ludosphère, un grand espace de jeux situé à proximité du village.

Imaginez… le bâtiment est beau, tout en bois, tout en hauteur.

Imaginez… dedans il y fait chaud, des tapis au fond, et des coussins très colorés, et une cabane un peu plus loin.

Imaginez… des bambins pas plus hauts que la poussette qu’ils font rouler en s’appliquant en rigolant. Plus loin, un plus grand sur un pédalo-gym les bras écartés. Et aussi une table sur laquelle les dés sont jetés.

Imaginez… des rires, des cris, des gazouillements, des yeux qui brillent.

Imaginez… des parents faisant une pause, se rencontrant, discutant tandis que leurs enfants vivent de belles expériences en jouant ensemble.

Imaginez… non, vous ne rêvez pas, vous êtes dans notre ludothèque.

Imaginons… (Hélène)

Imaginons… l’odeur du bois dans la salle de classe qui a décidé de fabriquer des voitures, des toupies ou des planeurs.
Imaginons… des tas de familles qui se posent, le temps d’une partie et qui laissent filer le temps à en oublier les courses.

Imaginons… les éclats de rire envahir le salon d’une résidence d’anciens.

Imaginons… un père qui se surprend à jouer « à la place » de son enfant !

Imaginons… une bande d’ados s’acharner sur des casse-têtes ou des jeux de l’antiquité.

Imaginons… des adultes venus jouer avec leurs enfants puis avec les enfants des autres puis finalement avec d’autres parents.

Imaginons… des jeunes, des moins jeunes, des filles et des garçons investir des squares pour se défier, aux boules, aux palets et aux quilles.

Autour des jeux, imaginons des corps étendus, des esprits détendus, des regards complices, des airs concentrés, des sourires qui pétillent.

Ce joyeux mélange, nous l’imaginons, nous le rêvons, nous le vivons.

Imaginez… (Manu)

Imaginez… une salle au cœur de votre village.

Imaginez… une entrée encombrée de chaussures et de manteaux

Imaginez… des espaces de jeux aménagés pour les petits et les grands.

Imaginez… des éclats de rire dans la piscine à balle, des cubes à empiler et des véhicules à pousser.
Imaginez… des Indiens dans leurs tipis, des animaux à soigner, une barque pour aller pêcher, des princesses et des chevaliers.

Imaginez… de fauteuils pour se poser et observer.
Imaginez… des tours Kapla toujours plus hautes et votre quartier en Légos.
Imaginez… le roulement de dés sur la table, un Blokus géant ou le jeu de société que vous cherchez depuis longtemps.

Imaginez… 2000 jeux sur les étagères.

Imaginez… des conseils pour choisir ces jeux ou des soirées pour les découvrir et se rencontrer.

Imaginez… Non ! Vous ne rêvez pas ! Vous êtes à la ludothèque.

Imaginez… (Jahel)

Imaginez… un vaste escalier habité par des cavalcades d’enfants et des plantes vertes fleuries et majestueuses, qui observe en souriant une cage d’ascenseur qui ne sait pas si elle doit descendre ou monter, mais qui fait le bonheur de papis et mamies et autres familles encombrées de poussettes…

Imaginez... quantité de chaussures multicolores, du 24 au 49, empilées entre des landaus recouverts de vestes d’enfants, d’écharpes porte-bébés, de sacs d’école et de sacs à main, dans un petit couloir du premier étage d’une maison de pays calée sur la place d’un petit village niché au cœur d’une vallée protégée par des moyennes montagnes

Imaginez… des familles qui font la queue pour s’inscrire sur une feuille de séance, accoudées à une banque d’accueil artisanale faite de bois massif et de lambris clairs dans une petite salle qui sent bon le café chaud et les sirops de plantes…

Imaginez… une jolie pièce lumineuse, à côté de cette petite salle, qui pétille de fous rires et de cliquetis,

Imaginez… (Nicole)

Imaginez… un vaste escalier habité par des cavalcades d’enfants et des plantes vertes fleuries et majestueuses, qui observe en souriant une cage d’ascenseur qui ne sait pas si elle doit descendre ou monter, mais qui fait le bonheur de papis et mamies et autres familles encombrées de poussettes…

Imaginez... quantité de chaussures multicolores, du 24 au 49, empilées entre des landaus recouverts de vestes d’enfants, d’écharpes porte-bébés, de sacs d’école et de sacs à main, dans un petit couloir du premier étage d’une maison de pays calée sur la place d’un petit village niché au cœur d’une vallée protégée par des moyennes montagnes

Imaginez… des familles qui font la queue pour s’inscrire sur une feuille de séance, accoudées à une banque d’accueil artisanale faite de bois massif et de lambris clairs dans une petite salle qui sent bon le café chaud et les sirops de plantes…

Imaginez… une jolie pièce lumineuse, à côté de cette petite salle, qui pétille de fous rires et de cliquetis,

Imaginez… le temps arrêté, rempli de présences, autour d’objets agencés appelés jeux.

Imaginez… le fourmillement de corps tendus, de neurones aiguisés au sommet de leur expression, autour d’un axe appelé jeu.

Imaginez… la naissance de nouvelles proximités, de regards échangés, donnant chaleur à de nouveaux rapports autorisés appelés jeu.

Imaginez…la transformation permise et possible, dans un univers en mouvement qui rejaillirait sur le monde réel que l’on pourrait appeler le jeu dans l’action sociale.

Annexe 2

« JEU ET CULTURE  »

lecture ludique et culturelle d’un projet de ludothèque municipale.

Fabienne Agnès Levine

Si les mots sont inoffensifs, ça ne mange pas de pain de qualifier de ludique et culturelle une lecture attentive d’un texte produit en vue de créer ou plus exactement d’étendre une structure dédiée au jeu, au sein du service culturel d’une municipalité. En fait il s’agit d’une traque aux mots, jeu auquel Jean-Pierre Sautot nous a sensibilisé.e.s pendant la première séance de l’atelier de construction collective intitulé «    Parlez-vous le ludique  ? » dont l’objectif est de « produire l'argumentaire en partant des projets des structures, des appels d'offres des collectivités territoriales, de divers discours sur le jeu… Il s'agit de défendre sa propre conception du jeu face aux décideurs, de mettre en synergie appels d'offres et projet de la structure, le tout sans perdre son âme ». C’est donc sans perdre mon âme de joueur et sans bien connaitre les règles de l’art du décryptage des codes linguistiques que j’ai abordé la lecture des dix pages de présentation de la ludothèque municipale de Cholet.

Quelques éléments d’abord sur l’environnement local du projet. La ville de Cholet a axé une partie de son développement économique autour du marché de l’enfance, avec l’implantation de plusieurs entreprises de jouets, de puériculture, de textile dans le territoire choletais. Le dynamisme local autour d’un « pôle enfant » est conforté depuis quelques années avec le label UNICEF « ville amie des enfants », un musée du textile centré sur l’histoire de la mode enfantine, un diplôme universitaire sur les « métiers du jeu et des jouets », sans compter l’accueil sur place depuis plusieurs années des journées professionnelles de l’association des ludothèques françaises. Dans ce cadre, le titre du projet « Ludothèque municipale les 3D, jeu et culture » prend tout son sens, les ludothèques gérées par une collectivité locale en France étant les moins nombreuses, celles rattachées au service culturel assez rares, l’affirmation de la vocation de médiation culturelle de la ludothèque en créant des liens avec les services des musées peu commune.

1/ UN JEU BIEN CONNU : DES CHIFFRES ET DES LETTRES

Dans ce contexte de chasse au mot de trop, au mot vide, au mot vitrine et dans cet idéal de quête du mot juste, du mot sensible, du mot reflet du désir et de l’existant auxquels la première séance nous avait bien entrainé.e.s, je n’ai pas résisté au comptage, pardon la recherche d’occurrence, du mot « jeu ». Plus de soixante-dix fois, auxquelles il faut rajouter les mots du même champ lexical, à savoir jeux, jouet, jouer, ludique, et j’arrive à plus du double. En rajoutant les vingt-deux fois où le projet de ludothèque parle de la ludothèque en la nommant, on dépasse cent-soixante-cinq mots en lien avec le jeu. Donc c’est sûr, pas de hors sujet dans ce projet de ludothèque et pas trop d’arguments puisés ailleurs que dans les vertus du jeu lui-même. Ah si, dans le domaine de la culture, ça tombe bien, c’est dans le titre du projet : jeu et culture. Pas surprenant donc que figurent au moins cinquante-cinq fois les mots culture, culturel, culturellement. Allez encore un et j’arrête, je suis tentée de vérifier si la notion d’enfance, si habituellement associée à celle de jeu, a aussi une place, c’est le cas une cinquantaine de fois. 

C’est à ce stade de ma lecture que mon attention a été attirée par la quantité de noms propres. La référence à autant d’auteurs classiques et contemporains pour justifier la création, le fonctionnement, la reconnaissance, mais aussi le financement d’un établissement accueillant du public est inattendu. Ne sachant quel sens donner à tant de théorie dans le cadre d’une argumentation en faveur du jeu au cœur des pratiques, je commence par un jeu de repérage visuel des majuscules qui me donne envie d’inventer un jeu de chiffres. La série identifiée, 1 - 33 - 6 n’est pas un nouveau jeu de comptoir, mais simplement 1 pour une seule référence aux enjeux financiers, 33 pour le nombre d’auteurs cités et 6, pour donner une idée des disciplines auxquelles se réfèrent ce projet de ludothèque. Un seul chiffre pour parler d’argent, 33 milliards d’euros, donne une idée du marché du jouet à l’échelle mondiale, ce qui peut être une manière de valoriser l’importance à accorder au jeu dans notre société. L’autre chiffre, à nouveau 33, est le nombre d’auteurs cités, dans au moins 6 disciplines différentes.

Mais quels auteurs et quelles disciplines  ? Aristote, Quintilien, Saint-Augustin, Saint-Thomas d’Aquin et les autres pères de l’Église puis Érasme et Locke. Plus de six auteurs qui certes donnent l’occasion de réviser les fondateurs de la pensée occidentale, mais cette référence est utilisée comme témoignage d’une époque à laquelle aucune valeur morale, éducative ou autre n’était reconnue au jeu. N’est-ce pas une manière de s’éloigner du propos, à savoir défendre, efficacement dans un texte court et facilement consultable, la valeur d’une ludothèque au coeur de la cité, que de rappeler d’anciennes conceptions négatives de l’enfance et du jeu  ? Heureusement que n’est pas citée une phrase de Saint-Augustin à faire frémir  : « Qui ne reculerait d’horreur et ne choisirait la mort, si on lui offrait le choix entre mourir et redevenir enfant ».

Avec Rousseau, Ferrière, Montessori, Dewey, Piaget et Chateau, cherchons le dénominateur commun. Peut-être l’univers psychologique et pédagogique qui peu à peu a entouré le jeu enfantin. Les citations « Le jeu est la première manifestation de l’activité de l’enfant » et « les jeux sont aussi naturels pour lui que le chant de l’oiseau » nous transportent d’un seul coup dans une vision idyllique, à la fois de l’enfance et du jeu. Rousseau, considéré comme précurseur de la psychologie du développement et comme inspirateur du courant de l’Éducation Nouvelle et des méthodes actives qui y sont liées, est incontournable. Evoquer ensuite Dewey et Piaget pour représenter la pensée philosophique et psychologique, Ferrière et Montessori pour évoquer les pratiques pédagogiques sans oublier, entre théorie et pratique, Jean Château, valide la place centrale accordé au jeu. Ce tour d’horizon est tout à fait intéressant, mais est-ce bien une raison pour ouvrir ou agrandir une ludothèque  ?

Avec les références anthropologiques cautionnées par les noms de Huizinga, Caillois, Frobenius et Tylor, complétées par la dimension sociologique représentée par Brougère, les auteurs du projet de la ludothèque pourraient bien parvenir à leurs fins  : donner leurs lettres de noblesse à la pratique culturelle du jeu. À tous ces noms propres pour conforter les références universitaires, il faut rajouter des noms d’artistes pour cautionner la ludothèque en tant que lieu de médiation culturelle, Baudelaire, Lewis Caroll et Aragon pour la partie littéraire, Dubuffet, Dali, Duchamp, Picasso pour les grands noms de l’art visuel, suivis de quelques noms de plasticiens contemporains, dont certains qui exposent déjà à la ville de Cholet.

2/ UN JEU BIEN D’AUJOURD’HUI  : LE COPIE - COLLE

J’arrête de faire parler les chiffres et je me recentre sur le sens des mots, sur la valeur du discours, sur la qualité des arguments, sur la présentation factuelle. Essayons donc de saisir l’essentiel de ce projet, sans oublier qu’il ne s’agit pas d’un texte universitaire, mais d’un document écrit produit pour expliciter la fonction de la ludothèque et forcément pour convaincre du bien-fondé de la création de nouveaux espaces qu’il va bien falloir budgéter à un moment ou à un autre.

Il faut attendre la cinquième page, avec l’affirmation « Si la ludothèque bénéficiait d’espaces supplémentaires la médiation culturelle autour du jeu pourrait s’envisager » pour que commence à se dessiner le contour d’un lieu idéal où l’accès à la culture et la sensibilité à l’art passeraient par le plaisir et la liberté du joueur. Certes les auteurs du projet ont quitté les références livresques pour évoquer le public concerné  : « Si le jeu est entré dans les services culturels, l’art est une activité qui peut avoir tout son sens dans le cadre d’une médiation d’une ludothèque à visée culturelle » grâce à « des œuvres d’art ludiques présentées et expliquées voire appropriées par les visiteurs ». Enfin, tout cela reste quand même bien abstrait  : « l’enfant est créateur par l’intermédiaire du jouer » et « le vecteur jeu comme activateur de sens devant l’œuvre » me laissent bien pensive. À la huitième page, des éléments de plus en plus concrets sont envisagés  : « le visiteur pourrait découvrir le domaine ludique au sens large, en dehors des services actuels proposés par la ludothèque, plutôt liés à l’animation. » puis « le jeu peut être mis en œuvre comme l’élément déclencheur du plaisir et de l’apprentissage. Ateliers, mallettes et espaces fleurissent dans les musées, avec plus ou moins de perspicacité. » Les dernières lignes du projet nous ramènent à des éléments plus concrets sur la dimension culturelle de la ludothèque qui s’ajoutent aux missions sociale, thérapeutique et éducative.

Les arguments formulés dans le projet pourraient rejoindre les résultats de la réflexion du groupe pendant l’atelier des Rencontres ludiques 2012 « Parlez-vous le ludique  ? », aussi est-il tentant de regarder si les termes utilisés pour expliciter la fonction de la ludothèque sont en résonance avec ceux que le groupe a identifié comme essentiels. La dernière page du projet de la ludothèque de Cholet promet « un espace où le plaisir, la détente et la découverte sont les maitres mots » et l’environnement qui y est préconisé doit être « sécurisé et bienveillant ». Quelle bonne surprise de retrouver des termes sélectionnés par le groupe, dans un travail commun sur le champ lexical du mot « jeu » comme significatif de la composante affective qui justifie la fréquentation de la ludothèque en général. (voir compte-rendu du premier atelier « Parlez-vous le ludique  ? »)

Pour rappel, notre groupe a cherché au cours de trois demi-journées à élaborer modestement des pistes pour défendre une légitimité du jeu pour le jeu plutôt que céder à une langue de bois faisant du jeu le faire valoir d’autres notions socialement et politiquement correctes comme la citoyenneté, l’intergénérationnel, le soutien à la parentalité ou autre valeur d’aujourd’hui. Le projet « Jeu et culture » pourrait passer pour un exemple qui ne cède pas aux tentations de justifier le jeu par des valeurs qui lui sont extérieures si cette accumulation de citations et de références ne m’avait interpellée jusqu’à ce que je découvre le pot aux roses. Les quatre premières pages du projet de Cholet sont presque intégralement, mot pour mot, le contenu de trois articles d’un numéro de Sciences humaines de septembre 2004 intitulé « À quoi sert le jeu  ? » Pour réviser ses classiques en matière de discours fondateurs sur le jeu, autant lire ces articles signés Martine Fournier et Sandrine Vincent (voir annexe). Sur la culture, je n’ai pas identifié les auteurs, mais pour la partie sur l’art, sont repris des extraits de l’article de Sandra Doublet sur « L’art en jeu, pour une médiation ludique et pédagogique adaptée aux enfants » publié sur le site édit-revue.com.

Bien sûr ces emprunts ne dénaturent pas pour autant le projet réel de créer des ponts entre le jeu, la culture et l’art par des actions concrètes, comme celles citées dans le projet, à savoir des expositions, des ateliers, des jeux et des parcours pour rendre l’enfant acteur, etc.

Après tout, le vocabulaire appartient à tout le monde et toute production de texte, un peu comme toute invention de jeu, reprend des éléments déjà maniés et remaniés. Il eût suffi de trouver les mots pour le dire  !

1 Extrait de l'appel à projets national « pour une dynamique culturelle dans les quartiers ». Ministère de la Culture 2011.

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